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Kitamae-bune : Les voiles du Nord, une odyssée commerciale

Article écrit pour la maison de vente de céramique japonaise « Maison Wabi-Sabi »

しんしんと肺青さまで海の旅

Jusqu’à ce que l’azur
imprègne mes poumons
voguant sur la mer.

Hosaku (1906-1936)

La route Kitamae-bune, l’émergence d’une nouvelle voie commerciale maritime

Durant l’époque d’Edo (1603-1868), le Japon féodal est régi par une politique isolationniste nationale, nommée « Sakoku (鎖国) » et dictée par le shogunat des Tokugawa. Durant près de deux siècles, cette législation plonge le pays dans une restructuration de son modèle économique (1). En effet, les échanges commerciaux internationaux étant drastiquement réduits, les artisans et marchands se recentrent alors sur le commerce domestique, qu’ils consolident et optimisent (2). Toutefois, le Japon est un archipel volcanique et montagneux. La liaison entre les différentes régions géographiques ne s’entreprend pas sans difficulté. Les infrastructures terrestres sont limitées. C’est ainsi qu’un réseau routier terrestre et maritime est établi pour favoriser les échanges commerciaux et culturels au sein du pays. Parmi les plus célèbres voies terrestres, nous pouvons citer celle du Tôkaidô (東海道 — 3) ou du Kisokaidô (木曾街道 — 4), reliant toutes deux le pays d’Est en Ouest, de Tôkyô (東京) à Kyôto (京都), en 53 et 69 stations respectivement. Néanmoins, la traversée y est longue et accidentée, rendant le commerce difficile.

Une voie alternative s’impose : celle des eaux. 

Carte de la route du Kisokaido © Bernard Lagacé / Lysandre Le Cléac’h

Ishiyakushi Hiroshige, Les “Cinquante-trois relais du Tôkaidô”, 1841-1842, Ukiyo-e, Paris, Bibliothèque nationale de France

Une alternative plus rapide et plus efficace du réseau routier terrestre

La route commerciale maritime Kitamae-bune, signifiant littéralement les « bateaux de la route du nord », est instaurée au milieu du XVIIème siècle et regroupe deux itinéraires. Le premier nommé Tsuruga relie la ville d’Osaka, centre névralgique du commerce japonais, à la région du Hokkaido, l’île la plus au Nord de l’archipel. Le second, zuiken, se dirige vers Sakata au départ d’Osaka. Les marins longeaient le littoral ouest par la mer du Japon, faisant escale à de nombreux ports pour y vendre et acheter de nouvelles marchandises (5). La force des Kitamae-bune était de pouvoir entreprendre un voyage aller-retour. De mars à mai, d’Osaka à Hokkaido sont transportées des marchandises des régions du Sud, puis d’août à octobre, d’Hokkaido à Osaka, celles du Nord (6). L’essor de ce commerce favorise non plus un voyage annuel mais bien deux expéditions à l’année, à partir fin du XVIIIème siècle.

Carte de la route du Kitamae-bune
© Musée des bateaux Kitamaebune, ville de Takaoka

L’essor du Kitamae-bune, rendu possible grâce à une avancée technologique

L’instauration du commerce domestique par voie maritime est également due à une avancée technologique. En effet, les bateaux des premières années de l’époque d’Edo, appelés sengoku-bune, étaient des navires de transports de grande capacité mais peu adaptés à de longues traversées dans les mers agitées (7). Quant aux Kitamae-bune, leur armature est conçue pour pallier ces faiblesses structurelles. Ils sont construits sans clous, selon la technique traditionnelle appelée sashimono (指物), permettant aux coques de mieux absorber les chocs violents des vagues. Leurs grandes voiles uniques, nommées matsuemon et inventées à la fin du XVIIIème siècle, permettent également aux constructions navales de résister aux vents violents des typhons. De plus, leur tirant d’eau faible permet aux navires d’accoster plus facilement et rapidement dans les ports (8).  Enfin, ils comportent des cales spacieuses — idéales pour le transport de marchandises. Ainsi, les Kitamae-bune s’imposent comme des navires robustes, conçus pour naviguer sur la mer du Japon, réputée pour ses conditions difficiles, ses hivers rigoureux et ses étés propices aux typhons. 

Cette première avancée technologique permet au Kitamae-bune de s’imposer comme un moyen de commerce fiable et prospère, tout en restant un domaine propice aux progrès technologiques. En effet, à l’orée de l’ère Meiji (1868-1912), l’influence et l’inspiration des constructions navales des occidentaux comportant plusieurs voiles
permettent une amélioration des designs des bateaux. Nombre de marins-marchands font ainsi fortune — imposant cette route comme un axe clé de l’économie japonaise et caractérisant cette époque comme son âge d’or (9). Ce commerce prospère ainsi jusqu’aux années 1930.

Kitamae-bune photographié par Yonezo Ida, photographe à Obama, de la fin de la période Meiji à la période Taisho.
(Les photographies anciennes appartiennent à la famille Ida et sont fournies par le musée d’histoire de Wakasa, dans la préfecture de Fukui). © Musée des bateaux Kitamaebune, ville de Takaoka

Le Kitamae-bune, un modèle économique à  part entière

Au-delà d’une simple route commerciale, le Kitamae-bune est un modèle économique innovant pour l’époque. En effet, deux singularités expliquent la genèse de sa réussite.

Premièrement, à bord de ces bateaux, la marchandise y est abordable et peu coûteuse. Denrées alimentaires (comme le riz, le sel, le hareng ou le saké) ; objets domestiques (en laque, textiles et vêtements de Kyoto, céramiques ou papier washi – 和紙) ; des produits manufacturés ; des objets cultuels ; des ressources naturelles (tels que le coton, le fer, le bois ou la pierre) sont recensés sur d’anciennes listes de marchandises (10). Cette diversification significative des produits permet une optimisation du commerce. De plus, la quantité de denrées et biens vendus par les Kitamae-bune peut s’élever jusqu’à 150 tonnes de marchandises (11).

Pour illustrer cela, nous pouvons regarder le cas des propriétaires de Kitamae-bune de la ville de Takaoka, au port Fushiki. Ces derniers transportaient de la paille et du riz d’Osaka vers le Nord, de février à avril. Les bateaux rapportaient ensuite, sur le chemin du retour, du kombu (昆布 – algue japonaise) et de l’engrais fabriqué à partir de poisson ou de bois (12).

Deuxièmement, il est progressivement rendu possible aux bateaux Kitamae-bune de faire escale à de nombreux ports pour y vendre et acheter de nouvelles marchandises. En 1672, le shogun ordonne au marchand d’Ezo, Zuiken Kawamura, de maintenir les routes maritimes de Tôkyô vers Sakata. Dix villes deviennent ainsi des ports d’escale de cette route officielle, où chaque clan fut contraint d’instaurer une politique de taxe gratuite. Plus tard, en 1870, le shogun prend sous sa juridiction directe la zone est d’Ezo, ce qui permet aux bateaux marchands de la route de l’Ouest de commercer avec n’importe quel port. À l’encontre des circuits commerciaux rigides et centralisés sous le contrôle des Tokugawa ou de la réglementation et du monopole des clans féodaux, les marchands des Kitamea-bune bénéficiaient d’une grande liberté d’échange pour spéculer et maximiser leurs profits (13).

Cette législation permet une autonomie commerciale et une flexibilité rares. Les marchands doivent être capables d’anticiper les fluctuations des prix et les besoins selon les récoltes, les intempéries, ou encore les événements politiques. Le développement de ce commerce permet alors une certaine autonomie économique dans des régions isolées du Japon, une intensification de la production et l’enrichissement des marchands (14).

De plus, ce commerce détient des bénéfices supplémentaires. En effet, les propriétaires des bateaux autorisent les capitaines d’y charger jusqu’à 10% de marchandise personnelle, et donnent 5 à 10% du revenu des ventes aux marins. Ces bonus encouragent l’équipage à être très attentif et soigneux avec les marchandises. Ce système est populaire parmi les employés, et travailler pour un Kitamae-bune est considéré comme un moyen rapide de s’enrichir. (15)

La route du Kitamae-bune devient alors « le symbole d’une époque où l’ingéniosité et l’esprit d’entreprise des commerçants japonais leur permirent de prospérer malgré un cadre politique restrictif » (16).

Schéma de l’ema d’un navire (plaque de bois sur laquelle les gens écrivent des souhaits, des prières ou des dédicaces) expliquant le rôle des marins. (Source : publication « Kitamae-bune » de la Nippon Marine Science Foundation)

Les Impacts Socio-économiques du commerce Kitamae-bune

L’essor des Kitamae-bune a eu des répercussions profondes sur l’économie locale, mais aussi sur les structures sociales du Japon féodal. Si ce commerce est en grande partie dominé par des marchands et des familles influentes, il offre une opportunité de prospérité à des individus issus des classes populaires. En effet, ces voiles de Nord véhiculent le rêve d’un marin marchand indépendant, libre et prospère (17). En effet, le commerce via Kitamae-bune peut faire remporter 1000 Ryo, soit l’équivalent actuel de 60 millions à 100 millions de yens. Ce système incite donc de nombreux jeunes marins à se lancer dans l’aventure (18).

Certains marchands font fortune et réinvestissent dans le développement local des villes et des régions. De nouveaux ports d’escale sont construits, de nouveaux navires financés, des infrastructures locales améliorées. Les investissements dans ces régions ont également donné lieu à la construction de temples et à la promotion de la culture locale, en particulier à travers des festivals comme le Kitamae-bune Matsuri à Sakata, ou le Ine Funaya Matsuri à Ine (19).

Les impacts artistiques et culturels du commerce Kitamae-bune : La création d’une identité nationale et le développement des échanges artistiques régionaux

Grâce à la circulation des marchandises et des idées, les traditions et coutumes régionales se diffusent à travers l’archipel (20). En effet, la circulation des spécialités gastronomiques influence les pratiques culinaires d’autres régions. Par exemple, le kombu produit sur l’île Hokkaido a donné naissance à une culture culinaire unique à Toyama : le kamaboko roulé au kombu, le kombu-jime (poisson cru pris en sandwich entre des feuilles de kombu), les boulettes de riz recouvertes de tororo-kombu (kombu râpé), ou encore des bonbons au kombu (21). 

Le chant folklorique Haiya-bushi, originaire de Kyushu est devenu le chant « Sado okesa », populaire dans la préfecture de Niigata.

Les techniques artisanales comme la technique de tissage Sakiori ou le style Sashiko se transmettent dans diverses régions. De plus, la diffusion des objets artisanaux, comme les céramiques ou les textiles de Kyôto, permet une certaine uniformisation des goûts et des styles tout en nourrissant la création artistique et artisanale (22).

De plus, les voiles du Nord deviennent également une source inspirante artistique et religieuse. Les « Funa-ema », plaques de bois représentant un bateau, ou encore des maquettes de bateaux reproduites en miniature sont offertes aux dieux, dans les temples, pour implorer un voyage sans encombre. Des autels bouddhistes portatifs sont également construits à destination d’être emportés à bord des bateaux pour prier durant les voyages. Ces objets sont des témoignages éloquents des pratiques cultuelles locales de l’époque. Par exemple, cinquante-deux œuvres d’art dédiées aux navires de commerce et de pêche qui desservaient la région de Teradomari dans le passé sont conservées dans la salle de culte principale du sanctuaire de Shirayamahime dans la ville éponyme. Réalisées au cours de la période Edo (1603-1868) et de l’ère Meiji (1868-1912), la plus ancienne date de 1774 et la dernière a été inaugurée en 1889 (23).

« Funa-ema », plaques de bois représentant un bateau 
© Musée des bateaux Kitamaebune, ville de Takaoka

Ainsi, le commerce maritime Kitamae-bune est devenu un vecteur de créativité, un pont entre les cultures régionales nippones, participant à l’unification du pays et l’établissement d’une culture commune durant l’époque d’Edo (1602-1868) (27).

Conclusion

En conclusion, le Kitamae-bune représente bien plus qu’une simple route commerciale : il incarne une époque de prospérité marquée par l’élaboration d’un système économique ingénieux. 

Ce réseau maritime s’est développé grâce à une série d’innovations technologiques et une ambition d’unifier et connecter l’archipel nippon. Ce réseau maritime a transformé l’économie locale, dynamisé les échanges commerciaux, et permis l’essor de familles marchandes influentes. Enfin, ce réseau maritime a favorisé les échanges culturels et artistiques, célébré les coutumes locales tout en contribuant à l’émergence d’une culture japonaise commune. 

La route maritime Kitamae-bune périclite progressivement face à l’essor de nouveaux moyens de transports comme le chemin de fer et l’arrivée des bateaux à vapeur à la fin du XIXème siècle. Bien que la guerre russo-japonaise y mette définitivement un terme, son héritage perdure dans les musées, les festivals et les traditions locales.

NOTES

(1) [KOMOREBI], « Kitamae-bune, les voiles du nord : une odyssée commerciale oubliée », section « Histoire & Culture », exact URL : https://www.komorebbi.com/themes/histoire-culture/kitamaebune-les-voiles-du-nord-une-odyssee-commerciale-oubliee/, consultée en juin 2025.

(2) Lire également l’article « le Bassin d’Hizen », pour Maison Wabi-Sabi, exact URL : https://www.maisonwabisabi.com/bassin-de-hizen/.

(3) Exposition « Sur la route du Tôkaidô », Musée national des arts asiatiques – Emile Guimet, Paris, mercredi 10 juillet au lundi 7 octobre 2019.

Kobayashi Akira, « Les Cinq routes d’Edo : renforcer l’influence du centre du Japon », Site Officiel nippon.com, publié en ligne le 22 octobre 2021, exact URL : https://www.nippon.com/fr/japan-topics/c08604/?pnum=2, consulté en juin 2025.

(4) Exposition, « Voyage sur la route du Kisokaidô. De Hiroshige à Kuniyoshi », Musée Cernuschi, Paris, 16 octobre 2020 – 8 août 2021.

(5) Les ports de Niigata, Sakata, Kanazawa, Hakodate, Tohoku, Horkuriku étaient connu pour accueillir les Kitamae-bune.

[Site officiel sur les Kitamae-bune], « Kitamae-bune, Economic artery connecting Osaka and Hokkaido », section « What is Kitamae-bue », exact URL : https://en.kitamae-bune.com/about/main/, consulté en juin 2025.

(6) Article « Kitamae-bune, Economic artery connecting Osaka and Hokkaido », Idem.

(7) [KOMOREBI], « Kitamae-bune, les voiles du nord : une odyssée commerciale oubliée », Ibid.

(8) Article « Kitamae-bune, Economic artery connecting Osaka and Hokkaido », Ibid. ; [KOMOREBI], « Kitamae-bune, les voiles du nord : une odyssée commerciale oubliée », Ibid.

(9) [KOMOREBI], « Kitamae-bune, les voiles du nord : une odyssée commerciale oubliée », Idem.

(10) [Ville de Takaoka], « The Kitamae-bune Sea Routes, Ports, and Residences », Site officiel de la ville de Takaoka, exact URL : https://www.city.takaoka.toyama.jp/gyosei/kanko_bunka_sports/bunka_geijutsu/2/7531, consulté en juin 2025.

(11) [Ville de Takaoka], « The Kitamae-bune Sea Routes, Ports, and Residences », Idem.

(12) [Ville de Takaoka], « The Kitamae-bune Sea Routes, Ports, and Residences », Idem.

(13) Article « Kitamae-bune, Economic artery connecting Osaka and Hokkaido », Ibid.

(14) [KOMOREBI], « Kitamae-bune, les voiles du nord : une odyssée commerciale oubliée », Ibid.

(15) Article « Kitamae-bune, Economic artery connecting Osaka and Hokkaido », Ibid.

(16) [KOMOREBI], « Kitamae-bune, les voiles du nord : une odyssée commerciale oubliée », Idem.

(17) [KOMOREBI], « Kitamae-bune, les voiles du nord : une odyssée commerciale oubliée », Idem.

(18) Article « Kitamae-bune, Economic artery connecting Osaka and Hokkaido », Ibid.

(19) [KOMOREBI], « Kitamae-bune, les voiles du nord : une odyssée commerciale oubliée », Ibid.

(20) [Ville de Takaoka], « The Kitamae-bune Sea Routes, Ports, and Residences », Ibid.

(21) [Ville de Takaoka], « The Kitamae-bune Sea Routes, Ports, and Residences », Idem.

(22) Article « Kitamae-bune, Economic artery connecting Osaka and Hokkaido », Ibid.

(23) [JTA Sightseeing Database], « Teradomari », exact URL : https://www.mlit.go.jp/tagengo-db/en/R2-01248.html), consulté en juin 2025.

Musée des bateaux Kitamaebune, de la ville de Takaoka, section « Kitamaebune heritage and exhibits », exact URL : https://visitkaga.jp/kitamaebune/exhibition.html, consulté en juin 2025.

(24) S.R, « L’histoire de Kitamaebune et de ses bateaux 北前船 », Site officiel de  Japan Experience, publié en ligne le 7/06/2019, exact URL : https://www.japan-experience.com/fr/preparer-voyage/savoir/comprendre-le-japon/route-kitamaebune, consulté en juin 2025.

Philippine LIGNEAU

Par Philippine LIGNEAU

Diplômée d'un master de recherche en histoire de l'art à la Sorbonne, je me suis spécialisée dans l'étude des arts nippons, et tout particulièrement sur la mouvance du japonisme de la seconde moitié du XIXème siècle au début du XXème siècle.

J’ai ainsi consacré mes deux années de recherche à l’analyse des costumes de théâtre japonais et japonisant, ainsi qu’à la compréhension de l’iconographie des tissus japonais des collections textiles des musées français.

Par la suite, j’ai poursuivi mon parcours universitaire par l’obtention d’un second master en « Politiques et gestion de la culture en Europe », à l’Institut des Etudes Européennes – Paris 8. J’ai eu à cœur de conserver mon attache avec le Pays du Soleil-Levant, en y étudiant sa politique culturelle et réfléchissant sur l’établissement des politiques diplomatiques culturelles françaises sur l’archipel nippon.

Enfin, j’ai eu l’occasion d’enrichir mon parcours par la découverte de divers systèmes académiques au sein de riches échanges universitaires – notamment à l’Université de Tokyo au Japon – ainsi que de nombreux stages de production et programmation culturelle dans le secteur public et privé.

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